Il y a des choses qu’on ne remarque même plus tant elles font partie de notre quotidien. Être à l’heure, prévoir les choses à l’avance, organiser sa journée en fonction de ce qu’on a à faire, essayer de ne pas perdre de temps. On a nos habitudes, notre façon de fonctionner, et on finit par croire que c’est simplement comme ça que la vie s’organise.
Jusqu’au jour où l’on vit ailleurs.
Au Costa Rica, il y a une expression qu’on entend partout : pura vida. Deux petits mots qui, littéralement, signifient « vie pure », mais qui veulent dire tellement plus que ça ici. On les utilise pour se dire bonjour, pour prendre des nouvelles, pour remercier, pour dire que tout va bien. C’est une expression qui résume assez bien l’état d’esprit que l’on associe au pays.
Mais ce qui m’intéresse dans la pura vida, ce n’est pas tant l’expression elle-même que ce qu’elle m’a fait découvrir sur notre rapport au temps, à l’organisation et à toutes ces petites choses auxquelles on accorde parfois beaucoup trop d’importance.
Parce que lorsqu’on arrive au Costa Rica avec ses habitudes de Française, on peut avoir quelques surprises.
Une autre façon de voir le temps
Ce qui m’a le plus frappée ici, c’est le rapport aux horaires. Ou plutôt, le fait que les horaires ne semblent pas toujours avoir la même importance que chez nous.
En France, quand on fixe un rendez-vous, on s’attend à ce que la personne soit là à l’heure convenue. Si elle a du retard, elle prévient. Et si elle ne vient pas du tout, sans donner de nouvelles, on trouve ça assez normal de s’agacer. On a organisé sa journée autour de ce rendez-vous, on a peut-être refusé de faire autre chose pour être disponible, et on estime que notre temps mérite un minimum de considération.
Ici, j’ai découvert qu’il fallait parfois revoir ses attentes. On peut prévoir quelque chose et devoir attendre bien plus longtemps que prévu. Il arrive même que la personne ne vienne pas. Et là où, en France, cela pourrait facilement devenir une source de tension, on a parfois l’impression que les choses sont accueillies avec beaucoup plus de détachement.
Je ne vais pas prétendre que ça ne m’agace jamais. Il y a des moments où j’aimerais simplement que les choses se passent comme elles étaient censées se passer. C’est quand même plus pratique, et il y a une différence entre savoir s’adapter et ne plus pouvoir compter sur rien.
Mais cette façon de vivre m’a aussi obligée à regarder mes propres réactions. Pourquoi est-ce que certains imprévus prennent autant de place dans ma tête ? Pourquoi est-ce qu’un changement de programme peut parfois suffire à me contrarier, alors qu’au fond, ce n’est pas si grave ?
Je crois qu’on ne se rend pas toujours compte de la pression qu’on s’impose jusqu’à ce qu’on se retrouve dans un environnement qui fonctionne autrement.
Tout prévoir, ou se débrouiller quand on y est
Il y a aussi cette façon d’organiser les choses qui me fait sourire.
En France, si j’invite des gens à dormir chez moi, je vais naturellement me demander combien ils sont, combien j’ai de lits, où chacun va dormir. J’essaie d’anticiper pour que tout soit prêt et que personne ne se retrouve à chercher une solution à la dernière minute.
Ici, j’ai plutôt l’impression qu’on peut partir du principe que si deux personnes peuvent dormir quelque part, il y en aura peut-être quatre au final, et qu’on trouvera bien une solution. On s’arrangera, on improvisera, et ce n’est pas grave si tout n’est pas parfaitement prévu.
Ce qui m’aurait peut-être stressée en France devient alors quelque chose qu’on règle sur le moment. Et finalement, les gens sont là, ils passent du temps ensemble, et tout va bien.
J’aime cette idée qu’on n’a pas forcément besoin que tout soit parfaitement organisé pour que les choses se passent bien. Qu’on peut accueillir l’imprévu sans avoir immédiatement l’impression qu’il faut trouver une solution à chaque détail.
Bien sûr, il y a une limite. Parce que l’improvisation, c’est agréable quand on a le choix. Quand elle devient la règle, y compris pour des choses importantes, elle peut vite être fatigante. Et c’est probablement là que se trouve toute la difficulté de cette différence culturelle : réussir à apprécier cette légèreté sans devoir accepter tout ce qui vient avec.
Je ne crois pas qu’une façon de vivre soit meilleure que l’autre
Ce serait assez facile de dire qu’en France, on se prend trop la tête, et qu’au Costa Rica, les gens ont compris quelque chose que nous avons oublié. Mais je ne crois pas que ce soit aussi simple.
Notre côté organisé a aussi beaucoup de qualités. Prévoir, respecter les horaires, tenir ses engagements, faire attention au temps des autres… Ce sont des choses importantes, et je n’ai pas envie de les perdre. Il y a quelque chose de rassurant dans le fait de pouvoir compter sur quelqu’un, de savoir qu’un rendez-vous est un rendez-vous et qu’un engagement sera respecté.
Mais je me rends compte qu’on peut parfois aller trop loin dans cette façon de fonctionner. À force de vouloir que tout soit carré, on finit par s’imposer des contraintes qui ne sont pas toujours nécessaires. On anticipe des problèmes qui n’arriveront peut-être jamais. On s’agace parce qu’une chose ne se déroule pas comme prévu. On passe parfois plus de temps à penser à ce qu’on devait faire qu’à profiter de ce qu’on est en train de vivre.
Et je crois que c’est là que le Costa Rica m’apporte quelque chose.
Pas parce que tout y est plus simple, ni parce que cette façon de vivre serait forcément la bonne. Mais parce qu’elle me rappelle qu’il existe une autre manière de réagir. Qu’on peut laisser passer certaines choses, improviser davantage, accepter qu’une journée ne se déroule pas exactement comme prévu sans avoir l’impression qu’elle est gâchée.
Je n’ai pas envie de devenir quelqu’un qui ne prévoit plus rien. J’aimerais simplement réussir à faire la différence entre ce qui mérite vraiment mon attention et ce qui peut attendre, changer ou ne pas se passer comme prévu sans que ce soit un problème.
Garder un peu des deux
Finalement, je crois que c’est aussi ce que j’aime dans le fait de vivre à l’étranger. On arrive avec ses habitudes, ses réflexes, sa façon de penser. Et puis, petit à petit, certaines choses nous paraissent moins évidentes. On découvre d’autres façons de faire, parfois déroutantes, parfois agaçantes, mais qui nous obligent à nous poser des questions qu’on ne se serait probablement jamais posées autrement.
On n’est pas obligé de tout adopter. On n’est pas non plus obligé de rejeter ce qu’on ne comprend pas immédiatement.
On peut garder le sérieux, la ponctualité et le sens de l’organisation qu’on nous a appris, tout en apprenant à relâcher un peu la pression. On peut continuer à aimer que les choses soient bien faites sans avoir besoin que tout se déroule exactement comme prévu. Et on peut apprendre à relativiser sans pour autant renoncer à ce qui compte pour nous.
C’est peut-être ça, au fond, que j’ai envie de retenir de la pura vida. Pas une invitation à tout laisser faire, ni une façon de justifier les retards ou les imprévus. Plutôt un petit rappel qu’on n’a pas besoin de tout maîtriser, tout le temps.
Parce qu’entre tout prévoir et ne rien prévoir, entre vouloir que tout soit parfait et accepter que tout ne le soit pas, il y a sûrement un juste milieu.
Et j’aime bien l’idée que vivre ailleurs puisse nous aider à le trouver.




