L’un des grands avantages du freelance, c’est la liberté. Pouvoir organiser ses journées comme on le souhaite, travailler d’où l’on veut, ne pas avoir à demander la permission pour prendre une après-midi de libre… Sur le papier, c’est presque idéal. Et honnêtement, ça l’est souvent. Mais il y a une contrepartie dont on parle peut-être un peu moins : quand personne ne vous impose de cadre, c’est à vous de le créer.
Au début, la motivation fait une bonne partie du travail. On découvre cette nouvelle liberté, on est enthousiaste, on a envie de bien faire. On se dit qu’on va enfin pouvoir organiser ses journées à sa manière, être plus efficace, profiter davantage de son temps. Puis, progressivement, l’excitation des premières semaines s’estompe. Le travail devient plus routinier, certaines tâches sont moins intéressantes que d’autres, et les journées ne ressemblent plus tout à fait à cette version idéale qu’on avait imaginée. C’est là que les choses deviennent intéressantes.
Parce que la motivation, aussi agréable soit-elle, ne dure pas éternellement. Elle dépend de notre humeur, de notre énergie, de ce qui se passe autour de nous. Certains jours, on a envie de déplacer des montagnes. D’autres, on préférerait ne rien faire du tout. Et si l’on attend systématiquement d’être motivé pour se mettre au travail, on risque d’attendre longtemps. La discipline, elle, intervient justement quand l’envie n’est pas au rendez-vous.
Être freelance, c’est avoir la possibilité de travailler depuis son canapé, mais aussi devoir résister à l’envie de s’y avachir pour regarder TikTok. C’est pouvoir aménager ses horaires, mais aussi réussir à commencer sa journée sans qu’un collègue ou un supérieur nous attende quelque part. C’est pouvoir profiter d’un grand soleil dehors, mais parfois accepter de rester devant son ordinateur parce qu’on a du travail à terminer. Et, bien sûr, c’est aussi découvrir toutes les petites tâches soudainement urgentes qu’on peut trouver à faire pour éviter celle qu’on est censé accomplir. Étonnamment, ranger son appartement peut devenir une activité passionnante quand on a quelque chose à rendre.
Je crois aussi qu’on sous-estime la place de la discipline dans les métiers qui nous plaisent. On imagine parfois que lorsqu’on a trouvé sa voie, travailler devient naturel, presque évident. Pourtant, même lorsqu’on aime ce qu’on fait, tout ne nous intéresse pas à parts égales. Il y a des tâches stimulantes, d’autres plus répétitives, des projets qui nous enthousiasment et des journées où l’on fait simplement ce qu’il faut faire. Aimer son travail ne signifie pas avoir envie de l’exercer à chaque instant.
Dans mon cas, ce que je fais me plaît, mais je sais aussi que ce n’est pas forcément ce que j’ai envie de faire pendant des années. Et cette nuance change beaucoup de choses. Quand on construit une activité autour d’un métier qui nous passionne entièrement, l’envie peut naturellement porter une partie de l’effort. Mais quand le travail est surtout un moyen de gagner sa vie, de financer sa liberté et de construire autre chose à côté, il faut trouver une autre raison de s’y mettre les jours où l’on préférerait faire tout sauf travailler.
Pour moi, cette raison est assez concrète : en freelance, si je ne travaille pas, je ne suis pas payée. Il n’y a pas de salaire qui tombe à la fin du mois indépendamment de ce que j’ai réellement accompli. Bien sûr, la réalité varie selon les contrats et les activités, mais dans mon cas, le lien entre le travail fourni et l’argent gagné suffit à me rappeler pourquoi je dois m’y mettre. Ce n’est pas forcément la motivation la plus inspirante du monde, mais elle a le mérite d’être efficace.
Cela ne veut pas dire que je suis disciplinée dans tous les domaines de ma vie. Loin de là. Si je prends l’exemple du sport ou de l’alimentation, j’ai beaucoup plus de mal à maintenir une régularité. Je peux savoir qu’une habitude me ferait du bien sans réussir à la tenir sur la durée. C’est assez paradoxal : je peux parvenir à m’asseoir devant mon ordinateur pour travailler parce que je sais que j’ai des obligations, mais avoir bien plus de mal à faire certaines choses qui ne répondent qu’à mes propres objectifs.
Et c’est peut-être là que se trouve une partie de la difficulté : la discipline ne consiste pas seulement à faire ce qu’on doit faire. Elle consiste aussi à faire ce qu’on a décidé de faire, même lorsque personne ne nous surveille et qu’aucune conséquence immédiate ne nous oblige à agir. Quand il n’y a ni patron, ni rendez-vous, ni échéance imminente, il faut apprendre à être un minimum fiable envers soi-même.
J’ai aussi l’impression que le plus difficile, c’est souvent de commencer. On imagine parfois qu’il faut une volonté énorme pour tenir une habitude, alors qu’une grande partie de l’effort se concentre au moment de s’y mettre. Aller faire du sport quand on n’en a pas envie, ouvrir son ordinateur pour commencer une tâche qu’on repousse depuis le matin, s’installer pour travailler alors qu’on pourrait faire mille autres choses… Le premier pas est souvent le plus pénible. Une fois qu’on est lancé, l’effort ne disparaît pas nécessairement, mais il devient parfois beaucoup plus facile à poursuivre.
Avec le temps, certaines actions demandent moins de négociation intérieure. Elles prennent leur place dans nos journées et deviennent des habitudes. On n’a plus besoin de se demander chaque matin si l’on va travailler : on commence. Ce n’est pas automatique tous les jours, et il y a toujours des périodes où l’on décroche, mais on dépend un peu moins de son humeur du moment.
Reste une question que je trouve particulièrement importante quand on travaille à son compte : savoir s’arrêter. Parce que la discipline ne devrait pas seulement servir à se forcer à travailler. Elle devrait aussi nous aider à décrocher. Quand on organise soi-même ses horaires, il est facile de repousser la fin de la journée, de répondre à un dernier message, de terminer une dernière tâche, puis une autre. La liberté de travailler quand on veut peut vite se transformer en impression qu’on devrait pouvoir travailler tout le temps.
Apprendre à se mettre au travail est donc une partie du défi, mais apprendre à fermer son ordinateur en est une autre. Si l’on a choisi cette manière de travailler pour disposer de plus de liberté, encore faut-il réussir à en profiter. Sinon, on risque simplement de remplacer un cadre imposé par un cadre qu’on s’impose à soi-même, sans jamais vraiment s’autoriser à sortir du travail.
Je ne suis pas encore un modèle de discipline, et je ne suis pas certaine qu’il existe une méthode universelle pour le devenir. Mais je commence à comprendre que la liberté ne consiste pas à faire uniquement ce dont on a envie. Elle consiste aussi à choisir ce à quoi l’on veut consacrer son temps, puis à faire en sorte que nos journées reflètent, au moins en partie, ces choix.
La motivation nous donne parfois l’élan de départ. La discipline nous aide à continuer lorsque cet élan s’essouffle. Et peut-être que la vraie difficulté, finalement, n’est pas seulement d’apprendre à travailler sans qu’on nous le demande, mais de construire un rythme dans lequel on puisse travailler, vivre et profiter de sa liberté sans que l’un finisse par prendre toute la place.




